Sarah, ou la liberté d’exister

Sarah Honoré et Tharun Seeburruth

La chanteuse mauricienne Sarah Honoré a présenté son premier solo d’arts visuels, Nepli nu lakaz*, en juillet dernier à la galerie Imaaya, à Phœnix. Cette exposition très scénographiée et pluridisciplinaire est l’expression plastique d’une chanson, où l’artiste imagine la disparition de l’humanité, sur une planète irradiée de soleil.

La musique ne pouvait être absente de ce premier solo d’art contemporain. Au vernissage, Sarah Honoré a joué avec délectation son plus bel instrument, un guzheng (sorte de cithare chinoise), accompagnée par Tharun Seeburruth aux percussions. Le danseur Yohan Giltay Shiba s’est mis en mouvement, marquant son passage d’une trace blanche posée avec lenteur et gravité, parmi les installations et invités. Sarah a déployé son chant d’une voix pure et soyeuse, passant de la harpe chinoise au senza (piano à pouces) pour déambuler à son tour dans l’espace de la galerie transfiguré. L’entrée en matière tenait à l’évidence du rituel. 

L’artiste a voulu immerger le visiteur dans ce monde postapocalyptique imaginaire. Aux premiers pas, on se sent envahi par l’abondance et la diversité d’objets de toutes sortes, des toiles peintes en ocres et bleus sur le thème de l’aridité, alternant avec plusieurs saris qui portent des couplets de la chanson Nu Lakaz… Le premier choc pour ceux qui fréquentent Imaaya depuis 2008, est l’impression d’entrer dans un lieu de vie abandonné.

Colonne totem

Les deux colonnes centrales sont devenues des totems enveloppés de fines bandes de tissus, dédiés à des divinités d’un autre temps, cernés par les ex-voto et bougies qui ont beaucoup coulé. Des humains, il ne reste que l’empreinte corporelle dans leur tenue de prière, comme s’ils avaient été saisis et atomisés en quelques secondes, tous prosternés autour de leurs autels.

Andann gardien Laprier.

Le sac de riz s’anthropomorphise devenant un gardien laprier**, du nom de la marque qu’il porte, en hommage aux temps où le grain encore cultivé constituait la base du repas. Les bijoux accrochés sur des présentoirs sont bienfaiteurs. Les perles de ces ornements sont réparatrices, leur valeur résidant dans l’intention et le travail de l’artiste. 

Irige

La peinture et le dessin s’affichent en miniature sur de petites plaques de bois ou des papiers artisanaux, devenus des talismans fait de mains rouges ou noires, de ravannes et de motifs imageant divers états mentaux ou sensations. Anurada, Samiel ou Laetitia sont les personnages d’une nouvelle cosmogonie, les seuls dont quelques aventures restent en souvenir… Symboliste, le dessin se développe aussi dans une ligne de tatouages handpoke, dont on pouvait marquer sa peau, lors des séances programmées sur place. 

La religion semble avoir joué un rôle illusoire dans ce monde, puisqu’elle n’a pas empêché la catastrophe, mais pourrait-elle en avoir été la cause ? Si elle a souvent tendance à rejeter l’impact politique et social des religions, Sarah Honoré s’intéresse néanmoins à la spiritualité et aux pratiques dont Maurice abonde. Dans ce monde anticipé, elle associe l’art, le sacré et la nature, puisant ses codes dans l’animisme et le polythéisme. Elle recourt autant au design, à l’artisanat qu’à l’art, sacralisant des objets ordinaires, donnant forme aux humains devenus invisibles. Les végétaux sont secs au milieu des pierres. De la vie, il ne reste que quelques chiens de fils de fer et de papier qui se battent. Mais la musique et les sensations que celle-ci procure sont omniprésentes dans les talismans, les motifs donnent encore matière à rêver, et qui sait ce que réserve l’humus qui tapisse ces installations ? 

 

Dominique Bellier

* Ce n’est plus notre maison

** Gardien de l’autel

À voir à la Galerie Imaaya jusqu’au 25 juillet The Cubicle 35-37, Royal Road Phoenix, A 10, Vacoas-Phoenix (Maurice) sur rendez-vous : today@imaaya.com

 

Publié le 20/07/2026