Les ICC aux Comores : Quand la création devient un pilier de l’émergence
Mis en œuvre par la Commission de l’océan Indien à l’échelle régionale, avec l’appui de l’Agence française de développement, le projet de développement des industries culturelles et créatives a pour objectif de structurer les filières culturelles, de professionnaliser les acteurs et de favoriser la circulation des œuvres, des talents et des savoir-faire entre les îles de l’océan Indien.
Le projet soutient concrètement les acteurs culturels à travers des dispositifs de subventions, de formation et de mise en réseau. Aux Comores, 41 artistes et opérateurs culturels ont ainsi bénéficié de l’accompagnement du projet ICC. Découvrez ci-dessous 6 d’entre eux, portés par des entrepreneurs, artistes et structures engagés œuvrant au rayonnement de la créativité comorienne.
Ces visages qui structurent l'imaginaire comorien
Le dynamisme actuel repose sur des porteurs de projets qui allient talent artistique et rigueur entrepreneuriale :
- Ali Mahmoud (photographie et mémoire) : À travers son projet « The Living Memories », il ne se contente pas de capturer des images. Il mène une recherche pour documenter les racines communes de l'Océan Indien. Ses travaux révèlent, par exemple, que le masque de beauté au santal, le « Ndzuwani », est une signature directe de l'île d'Anjouan exportée à Madagascar. Il tisse également des ponts entre le Mrengue comorien et le Moringue réunionnais pour favoriser une professionnalisation sportive et culturelle.
- Intissam Dahilou (slam et littérature numérique) : Slameuse engagée, elle vient de finaliser son premier recueil né d'une résidence d'écriture numérique. Son œuvre traite de l'identité féminine et des injustices sociales, tout en intégrant des éléments de notre patrimoine naturel comme l'éco-tourisme à Mohéli. Elle cherche désormais à s'insérer dans le circuit de l'édition pour porter la voix des femmes comoriennes à l'échelle internationale.
- Idrisse Moussa (audiovisuel et formation) : Avec leur société Mwangaza, ils ont formé dix associations à Anjouan et Mohéli sur la gestion de structures culturelles durables. Résultat : 100% de ces structures sont aujourd'hui formalisées et aptes à solliciter des financements internationaux. Pour eux, l'audiovisuel est un levier majeur de création d'emplois directs, et ils aimeraient collaborer avec la télévision nationale (ORTC) afin de mettre en avant les initiatives qu’ils ont appuyé.
- Irham Abdou (management culturel) : Via l'agence SSM (Sak Service et Management), elle structure l'accompagnement des artistes comme l'humoriste Fouad Salim ou le danseur Stifleur. Son rôle est crucial : transformer l'art en métier en aidant les talents à répondre aux appels à projets et à accéder aux scènes internationales comme le MASSA.
- Mohamed Said (patrimoine numérique) : Avec le projet « Voix de la lune », il numérise le patrimoine immatériel transmis par les femmes (rites du Grand Mariage, médecine traditionnelle, danses comme le sambé). Grâce à une application bilingue accessible hors-ligne, il assure la transmission de ces savoirs aux jeunes de 12 à 25 ans.
- Takwa Bio food (tourisme culturel) : le projet Takwa Bio Food illustre une dynamique de valorisation du terroir. Spécialisée dans la production de jus de fruits naturels à partir de variétés locales, l’entreprise mise sur une approche artisanale pour répondre à la demande croissante en produits sains et naturels. au-delà de la simple boisson, Takwa Bio Food a créé une identité de marque forte et s’appuie sur des circuits courts qui soutiennent directement les producteurs comoriens.
Un hommage aux pionniers
Cette dynamique actuelle s'appuie sur les bases solides posées par les acteurs historiques du pays. Le travail de longue date du Centre national de documentation et de recherche scientifique (CNDRS) est ainsi mis à l'honneur en tant que gardien de la mémoire scientifique et culturelle des Comores. Cette institution collabore d'ailleurs étroitement à l'archivage durable des nouveaux contenus issus des projets numériques. Il faut également souligner le rôle des grandes figures de la littérature et de la musique qui, depuis des décennies, assurent la visibilité de l'archipel malgré l'absence de structures formelles.
L’appel aux décideurs : un cadre pour l'avenir
Le potentiel est là, mais le rayonnement reste freiné par des défis de mobilité et l'informalité du secteur. Pour que la culture devienne un pilier économique :
- Le cadre législatif sur la propriété intellectuelle est désormais une réalité avec la ratification de la loi relative aux droits d’auteurs et aux droits voisins. Toutefois, le défi majeur réside aujourd'hui dans sa vulgarisation, car ce texte reste encore largement méconnu de la majorité des créateurs. Une appropriation collective de cette loi est impérative pour garantir une rémunération juste, un cadre de travail sécurisé.
- L'investissement institutionnel doit opérer une mutation profonde, en passant d'une logique de « subvention-secours » ponctuelle à une vision d'investissement stratégique et structurante pour l'ensemble de la filière.
- La visibilité nationale doit être renforcée par une collaboration accrue avec les médias publics, afin de valoriser nos propres créations et de promouvoir l'excellence culturelle locale auprès du grand public.
Les ICC ne sont pas un luxe, mais une opportunité historique de placer les Comores sur la carte mondiale de l'économie créative.