Kultur Lab OI à Maurice : un tournant pour l’entrepreneuriat culturel et la reconnaissance des ICC

Par Astrid Audibert, coordinatrice du projet Industries culturelles et créatives de la Commission de l’océan Indien

Le premier bootcamp du programme Kultur Lab Océan Indien s’est tenu du 13 au 17 avril 2026 à Maurice, réunissant une nouvelle génération d’entrepreneurs culturels engagés dans la structuration de leurs projets.

Cette première séquence s’est conclue par une cérémonie officielle en présence de l’Honorable Narsinghen, Ministre délégué aux Affaires étrangères, à l’Intégration régionale et au Commerce international, de Juliette Janin, Chargée de mission de la Commission de l’océan Indien (COI), et de Philippe Phan, Directeur adjoint de l’Agence française de développement - Maurice (AFD), marquée par la désignation de trois lauréats à l’issue du concours de pitch.

Bootcamp Maurice KulturLab

Un bootcamp conçu pour structurer des projets viables

Plus qu’une formation, le bootcamp a été conçu comme un accélérateur de structuration entrepreneuriale, adapté aux réalités des industries culturelles et créatives.

Les participant·e·s ont travaillé sur des dimensions clés : clarification de leur proposition de valeur, construction d’un modèle économique viable (Lean Canvas), identification des marchés et des clientèles, stratégie de mise sur le marché, ainsi que les enjeux de financement et de développement.

Une attention particulière a été portée à des défis propres au secteur : la capacité à transformer une valeur culturelle en valeur économique, à trouver un équilibre entre mission artistique et viabilité financière, et à structurer des modèles souvent hybrides, dans des environnements de marché encore peu stabilisés.

Le programme a également abordé des aspects concrets tels que la monétisation des activités, la gestion financière, la propriété intellectuelle, ainsi que le développement d’un produit ou service testable (MVP), permettant de confronter rapidement les projets au marché.

En quelques jours, les projets ont évolué de manière tangible, traduisant une montée en maturité entrepreneuriale.

Comme l’a souligné une des formatrices :

« Au final, nous sommes nos propres freins dans cette démarche entrepreneuriale qui est parfois très solitaire. La cohésion de groupe et les profils divers des participants à la cohorte ont permis une amélioration spectaculaire dans la posture de chacun. » - Sandrine Sumodhee de Albion Encounters, chef de file du Consortium qui met en oeuvre le programme d’accompagnement à Maurice et aux Seychelles


Des projets représentatifs de la diversité et des dynamiques des ICC à Maurice

À Maurice, les 10 projets sélectionnés, parmi 24 candidatures reçues, présentent une forte adéquation avec les objectifs de la formation, en couvrant plusieurs dimensions structurantes des industries culturelles et créatives.

Ils s’inscrivent d’abord dans une logique de valorisation du patrimoine vivant, notamment à travers Rasinn Vivan, qui œuvre à la préservation et à la réinvention du patrimoine musical mauricien (Bobre, Ravanne), ou encore Ambiances sensorielles – La Corderie, qui propose une approche innovante de cartographie des ambiances urbaines comme patrimoine immatériel.

Ils contribuent également à la structuration de l’artisanat local, en articulant création, transmission et accès au marché, à travers des initiatives comme Enchanted, qui valorise les créations artisanales via des coffrets premium, ou encore Couture sur mesure éthique, qui défend une mode accessible et durable. L’Atelier de transmission artisanale se distingue par un modèle inclusif inspiré du compagnonnage.

Par ailleurs, plusieurs projets participent à la structuration d’écosystèmes artistiques, à travers des formats pérennes tels que La Maison d’Art Émotions ou Tamarin Writing Residency, contribuant à renforcer les conditions de création et de diffusion.

Une dynamique forte concerne le développement de nouvelles expériences culturelles et de formats innovants, avec LespriSEXY, outil pédagogique hybride, CosMauCon, événement structurant autour de la pop culture et du gaming, ainsi que le Studio de production culturelle insulaire, spécialisé dans la production audiovisuelle et l’articulation entre création, patrimoine et diffusion à différentes échelles.

Enfin, ces initiatives intègrent des enjeux d’inclusion et d’accessibilité, en proposant des modèles ouverts et en ciblant des publics souvent éloignés des dispositifs culturels.

« Ces initiatives démontrent qu’il est possible de concilier création artistique, impact social et viabilité économique, tout en restant profondément ancrées dans les réalités locales et ouvertes sur le monde.» - Juliette Janin, Chargée de mission à la Commission de l'océan Indien


Un positionnement politique structurant en faveur des ICC

La séquence a été marquée par une prise de parole particulièrement forte et engagée du Ministre délégué, inscrivant les industries culturelles et créatives dans une vision stratégique du développement.

« Les industries culturelles et créatives […] constituent également un levier stratégique de développement économique, de cohésion sociale et de rayonnement régional. » - Honorable Narsinghen, Ministre délégué aux Affaires étrangères, à l’Intégration régionale et au Commerce international

Au-delà de cette reconnaissance, le Ministre délégué appelle à un changement de regard structurel sur le secteur. Il dénonce la persistance d’une vision encore trop restrictive des trajectoires de réussite, historiquement centrée sur des professions dites « classiques », qui tend à reléguer les métiers artistiques et créatifs au rang d’activités secondaires, voire marginales.

Il plaide ainsi pour une revalorisation pleine et entière des carrières dans les ICC, en rappelant que les compétences artistiques — qu’il s’agisse du design, de la musique, de l’artisanat ou de l’audiovisuel — mobilisent des niveaux élevés de rigueur, de discipline et d’expertise, comparables à ceux des autres secteurs professionnels.

Dans cette perspective, il appelle à « briser les chaînes de la stigmatisation » qui continuent de freiner la reconnaissance et le développement du secteur.

Par ailleurs, le discours appelle à un changement d’échelle, fondé sur le renforcement des coopérations régionales

« L’avenir […] repose sur notre capacité à travailler ensemble […] et à bâtir des ponts entre nos cultures. » 

Il en précise également les conditions de mise en œuvre, en insistant sur la nécessité de :

  • structurer les écosystèmes entrepreneuriaux, notamment les start-up créatives, 
  • renforcer les mécanismes de financement, 
  • investir dans la formation et les écoles d’excellence, 
  • et développer des stratégies d’accès aux marchés internationaux.

Ce positionnement constitue ainsi un signal politique particulièrement fort : il ne se limite pas à reconnaître les ICC comme secteur économique, mais engage une transformation des représentations sociales, condition essentielle à leur structuration durable.

Il ouvre également des perspectives concrètes en matière de plaidoyer, de politiques publiques et de coopération régionale, en alignant les priorités institutionnelles avec les besoins exprimés par les acteurs du terrain.


Un programme structurant au service d’un marché régional des ICC

Ce bootcamp s’inscrit dans une dynamique régionale portée par le projet ICC de la Commission de l’océan Indien, qui vise à positionner les industries culturelles et créatives comme un levier structurant du développement.

« Son objectif est clair : accompagner les entrepreneurs, renforcer les compétences, créer des connexions et structurer, progressivement, un véritable marché régional des industries culturelles et créatives. » - Philippe Phan, Directeur adjoint de l’Agence française de développement (AFD) - Maurice

Cette ambition se traduit concrètement par un déploiement progressif du programme à l’échelle de l’Indianocéanie :

  • aux Seychelles, avec un bootcamp prévu à partir du 3 mai 2026 ; 
  • à Madagascar et aux Comores, où un appel à projets est en cours afin d’identifier de nouvelles entreprises créatives innovantes à accompagner. 

L’enjeu dépasse ainsi le seul cadre de la formation. Il s’agit de poser les bases d’un écosystème régional connecté, capable de faire circuler les compétences, les projets et les opportunités, tout en renforçant les synergies entre acteurs de la culture, de l’entrepreneuriat et du tourisme.

🏆 Lauréats du pitch – Bootcamp ICC Maurice

🥇 1er prix – Marie Connie et Ashlyn Rosse-Marie
La Maison d’Art Émotions
Espace culturel multidisciplinaire (danse, musique, arts visuels) à Mahebourg, dédié à la formation et à l’accompagnement des artistes mauriciens, avec une attention particulière portée à la réduction des barrières sociales.

🥈 2e prix – Gaëlle Schluchter
LespriSEXY
Jeu pédagogique dédié à l’éducation affective et sexuelle à Maurice. Cet outil hybride (jeu de cartes et support digital) s’adresse aux écoles, aux familles et aux institutions, avec pour objectif de briser les tabous et de favoriser le dialogue autour de ces enjeux.

🥉 3e prix – Natacha Mudhoo
Enchanted
Marque de coffrets cadeaux premium composés de créations artisanales locales, créant un lien entre artisans peu visibles et marchés (entreprises et particuliers), avec un impact en faveur des femmes artisanes.

⭐ Mention spéciale – Wong Ng Stefan
CosMauCon
Convention annuelle dédiée à la pop culture (cosplay, esport, jeux vidéo, marketplace d’artistes), visant à structurer et professionnaliser les filières créatives émergentes à Maurice.