Esport : Madagascar dans la cour des grands

Par Astrid Audibert, Coordinatrice du projet ICC

En 2026, Madagascar a enchaîné les performances sur plusieurs circuits de référence. En février, Manounou remportait Komba Overcome, Major de l’EMEA Tekken Cup. En juillet, la sélection malgache se qualifiait pour l’Esports Nations Cup sur PUBG Mobile après un duel serré avec Maurice. Fin août, JZ Rayan et RobertoSK devenaient champions d’Afrique FIFAe sur eFootball Console, avant que Yondaime ne s’impose sur MOOR1NG, étape Challenger du Tekken World Tour.

Tekken, eFootball, PUBG Mobile : la scène malgache franchit clairement un cap international.

Et elle n’est pas seule. Maurice progresse aussi sur PUBG Mobile, tandis que plusieurs territoires de l’océan Indien rejoignent désormais les parcours FIFAe.

Madagascar : les ressorts d’une montée en puissance

Les résultats malgaches ne reposent pas uniquement sur quelques individualités. Sur Tekken notamment, ils s’appuient sur une communauté active, des compétitions régulières et des organisateurs capables de faire entrer des tournois locaux dans des circuits de référence.

Cette régularité compte. Plus les joueurs se confrontent, plus ils accumulent de l’expérience, apprennent à gérer la pression compétitive et peuvent mesurer leur niveau à des adversaires différents.

L’ouverture vers l’extérieur joue également un rôle déterminant. Lorsqu’un tournoi organisé à Antananarivo intègre l’EMEA Tekken Cup ou le Tekken World Tour, il change de dimension. Il doit répondre à des standards internationaux, attire de nouveaux compétiteurs et offre aux joueurs locaux une possibilité de gagner des points et de progresser dans des parcours qui dépassent le cadre national.

Le cas malgache montre ainsi qu’une scène compétitive se construit autant par la fréquence des rendez-vous que par leur connexion à des circuits plus larges. Pour les autres territoires de l’océan Indien, il ne s’agit pas de reproduire ce modèle à l’identique. Chaque pays dispose de communautés différentes selon les jeux. La priorité consiste plutôt à identifier les disciplines dans lesquelles existe déjà une masse critique de joueurs et d’organisateurs, puis à construire autour d’elles des parcours cohérents.

L’échelle régionale, un levier de compétitivité

Les marchés de l’océan Indien restent relativement petits lorsqu’ils sont considérés séparément. Le nombre d’adversaires de haut niveau disponibles localement est donc limité, alors que la progression en esport repose largement sur la fréquence et la qualité des confrontations.

Voyager régulièrement vers l’Europe, l’Asie ou le continent africain reste coûteux. Une échelle intermédiaire, régionale, peut donc jouer un rôle très concret.

Un calendrier partagé, des qualifications organisées dans plusieurs territoires, des finales tournantes ou encore des classements régionaux permettraient aux joueurs de se mesurer plus souvent sans construire pour autant un circuit fermé sur lui-même. L’objectif serait au contraire de faire de l’Indianocéanie un espace de préparation et de qualification vers les scènes africaines et internationales.

La compétition entre Madagascar et Maurice sur PUBG Mobile donne déjà un aperçu de cette dynamique. Lors des qualifications de l’Esports Nations Cup, les deux sélections ont terminé à égalité avant d’être départagées. Quelques semaines auparavant, Mazor Gaming, avec un effectif mauricien, avait remporté l’Africa Wildcard du PUBG Mobile National Championship devant notamment une formation malgache. Cette rivalité sportive est intéressante : elle augmente le niveau de compétition tout en créant une histoire régionale susceptible de mobiliser communautés, organisateurs et partenaires. D’autres points d’appui existent dans la région. À La Réunion, Geekali constitue notamment un rendez-vous majeur du gaming et de l’esport et développe une ouverture vers les communautés de l’océan Indien.

Sur eFootball également, Madagascar, Maurice, les Comores et les Seychelles sont désormais engagés dans les parcours FIFAe. Les mêmes territoires commencent donc à se retrouver dans des compétitions internationales sans nécessairement avoir suffisamment d’occasions de s’affronter entre eux. Mieux relier ces scènes pourrait réduire cette contradiction.

L’esport féminin, un axe stratégique pour la région

Madagascar dispose déjà de références solides. Kimi a remporté en 2024 le Tekken Africa Queens Challenge, tandis que Nioh s’est imposée en 2026 au Swahili Esports Champions à Kampala. Ces résultats s’appuient sur un travail de fond mené à Madagascar, notamment avec Fight’Her, organisé depuis 2022 pour développer la pratique féminine de Tekken.

À l’échelle régionale, le projet ICC de la COI a également soutenu en 2025 la première compétition 100 % féminine sur Tekken 8 dans l’océan Indien, remportée par Jinx, 14 ans.

Ces rendez-vous donnent aux joueuses davantage d’expérience et de visibilité. L’étape suivante est de créer des passerelles vers les compétitions mixtes et les circuits africains et internationaux. Pour l’océan Indien, l’esport féminin peut ainsi devenir un axe structurant de la scène régionale, et pas seulement un volet d’inclusion.

Structurer les métiers et l’économie de l’esport

Les victoires attirent naturellement l’attention sur les joueurs. Pourtant, une compétition ne fonctionne jamais avec les seuls compétiteurs.

Autour d’eux interviennent des coachs, analystes, casters ou commentateurs, producteurs audiovisuels, techniciens, organisateurs, agents, créateurs de contenus, juristes et professionnels du marketing ou des partenariats.

Plus un tournoi monte en gamme, plus ces compétences deviennent importantes. Intégrer un circuit international suppose de respecter des exigences techniques, produire une diffusion de qualité, accueillir des joueurs, gérer les partenariats, communiquer auprès des communautés et créer des contenus capables de prolonger l’événement au-delà de la compétition elle-même.

Pour l’océan Indien, la croissance de l’esport peut donc aussi créer un marché pour des indépendants et de petites entreprises spécialisées.

L’échelle régionale peut rendre ce marché plus viable. Un prestataire dépendant de quelques événements organisés chaque année dans son seul pays dispose de peu de perspectives de spécialisation. Un calendrier couvrant plusieurs territoires offre davantage de débouchés et permet aux mêmes compétences de circuler avec les joueurs et les compétitions.

Les partenaires privés ont également un rôle déterminant à jouer. Les opérateurs de téléphonie comme Yas et Orange soutiennent déjà plusieurs initiatives esport à Madagascar, Maurice et ailleurs en Afrique. La consolidation de la filière passe désormais par des engagements capables de durer au-delà d’un tournoi : accompagnement de circuits, soutien aux joueurs, production de contenus ou développement des compétences.

Cette approche permettrait de faire de l’esport non seulement un espace de compétition, mais également une activité économique à la croisée du numérique, de l’audiovisuel, de l’événementiel et des industries créatives.

COMPRENDRE | Le « ping », pourquoi quelques millisecondes comptent

Dans un jeu en ligne, chaque action doit être envoyée au serveur du jeu avant que la réponse ne revienne au joueur. Ce délai, appelé latence et mesuré par le « ping », s’exprime en millisecondes.

Une bonne connexion Internet ne suffit donc pas toujours. Un joueur peut disposer d’un débit élevé mais rester désavantagé si le serveur est très éloigné ou si les données suivent un trajet peu direct.

Débit et latence ne sont pas la même chose.

Pour les joueurs de l’océan Indien, cette question est particulièrement sensible car de nombreux serveurs de jeux compétitifs sont hébergés loin de la région. Après son titre africain sur eFootball, JZ Rayan a d’ailleurs publiquement appelé à améliorer l’accès aux serveurs pour les joueurs africains.

Les câbles sous-marins, dont METISS entre Madagascar, Maurice, La Réunion et l’Afrique du Sud, ont renforcé la connectivité régionale. Mais l’esport met en lumière une question supplémentaire : où sont situés les serveurs et par quelles routes les données y accèdent-elles ?