Le mythe édifié par le réel, d’Ananda Devi 

Chronique d’un royaume perdu : l’énergie fulgurante d’un grand roman se cache derrière ce titre nostalgique de l’écrivaine mauricienne.
Une de couverture - Ananda Devi 

En lice pour différents prix littéraire français, dont le Goncourt, le dernier livre d’Ananda Devi impressionne par le tour de force qu’il représente à faire vivre aussi tangiblement une riche ribambelle de personnages, sur quatre générations, et ce faisant, à reconstruire un mythe indianocéanique ancré dans les réalités de notre monde. 

Ce « délire uchronique », tel que la romancière le qualifie, développe, aux lendemains de l’abolition de l’esclavage, l’idée idyllique du village nouveau, égalitaire, libéré non seulement du joug de l’esclavage mais aussi des contingences de la “bonne“ société. Gardant une conscience aigüe des travers humains et des soubresauts de l’histoire, Ananda Devi crée ses personnages et ce qu’ils vivent, en restant intimement imprégnée des réalités humaines. Le narrateur, s’adresse à la jeune Virgine, la dernière descendante, qu’il fait dépositaire d’une mémoire ancienne. Ce narrateur omniscient raconte avec minutie, lucidité et sagesse les grands moments de vie de plusieurs générations d’enfants et petits-enfants.  

"Ces hommes et ces femmes prennent leur destin en main et s’inventent un avenir exaltant" 

Tout part d’amours interdites dans une plantation sucrière dans l’océan Indien où l’épouse du propriétaire, Madame Dumontais, donne naissance à trois enfants dont le père est son amant, un ancien esclavé aux évidents pouvoirs de séduction. Son mari les reconnaît dans un premier temps. La romancière mauricienne nous fait vivre de l’intérieur, l’éducation et l’évolution dans la vie d’adulte de Raymond, Sydney et Mylène, ainsi que celles de leurs futures âmes sœurs issues de parents esclavés, ou d’une autre famille de propriétaires, les Charretier, métisses. Jamais le terme de bâtard n’est employé dans ce texte où l’autrice place l’espoir d’un monde meilleur dans ces personnages qu’elle construit avec attention et empathie. 

Une fois rejetés de la plantation, ces hommes et ces femmes prennent leur destin en main et s’inventent un avenir exaltant, en harmonie avec leur histoire et les mystères de la nature, sur une terre isolée que la géographie nommera plus tard Le Bouchon. C’est dans ce village, qui existe bel et bien sur la côte sud de Maurice, qu’Ananda Devi a trouvé l’idée originelle du roman, alors qu’elle enquêtait pour sa thèse d’anthropologie. Le roman développe ces histoires de familles comme ferment d’une nouvelle utopie, dont l’autrice et son narrateur assument les liens à la Lémurie de Jules Hermann et aux tailleurs de pierre que Malcolm de Chazal décrit dans Petrusmok. 

 

"Le lecteur assiste à la naissance d’une société égalitaire, fondée sur la nature et l’amour, une société qui s’invente ses propres rituels"

Mûri depuis plusieurs décennies, Chronique d’un royaume perdu se nourrit d’une somme infinie de faits et moments vécus à l’échelle individuelle et villageoise, en prise aux féroces séquelles de l’esclavage et aux nouvelles dominations y compris les plus récentes. La puissance de cette quasi-saga familiale passe autant par son caractère philosophique que par le corps et la chair de ses personnages qui fusionnent entre eux et avec les éléments, la terre du village et l’océan majestueux qui la baigne. Sa temporalité résolument élastique fait voyager dans le temps au gré des personnages. Le bonheur de la lecture se situe dans la flamboyance subtile et la poésie de l’écriture, dans la réflexion qu’elle porte sur ce qui fait la matière et la force de l’humanité.  

Le lecteur assiste à la naissance d’une société égalitaire, fondée sur la nature et l’amour, une société qui s’invente ses propres rituels, y compris une sainte animiste, apte à effaroucher les guerriers les plus téméraires. Ananda Devi explore, en chaque personnage, une façon singulière de transcender l’impact des « horreurs héritées de la barrière des races », et de se réinventer le plus souvent dans la beauté et la dignité. Des temps forts surgissent comme des phénomènes macrocosmiques produisant autant d’effroi que d’exaltation, réunissant par exemple en un même lieu et temps une union, une naissance, une mort et un cyclone. Par son souffle et sa richesse, ce roman fabuleusement contemporain plante le drapeau mauricien avec tendresse, panache et humour, dans la littérature du tout monde. Par la somme qu’il fait du vécu d’un pays, de ses rêves, légendes et ambitions, Chronique d’un royaume perdu pourrait être considéré comme fondateur d’une nouvelle mythologie indianocéanique. 

Dominique Bellier 

Ananda Dévi - La Grande Librairie - France TV
Publié le 05/10/2026